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Actualité

Retour sur la commémoration du 102e anniversaire de l'Armistice de 1918

Mise à jour le 12/11/2020
Hier matin, Areil Weil, maire de Paris Centre, accompagné de Yohann Roszéwitch, adjoint au maire en charge de la mémoire, a présidé la cérémonie commémorative de l'Armistice du 11 novembre 1918.
En raison des conditions sanitaires liées au COVID-19, la cérémonie se tenait à huis-clos.

Allocution du maire de Paris Centre, Ariel Weil

Messieurs les Députés,
Mesdames et Messieurs les élu.e.s,
Mesdames et Messieurs les membres des Associations du Souvenir et de la Mémoire, de la Croix-Rouge,
Messieurs les porte-Drapeaux,
Merci d’être là pour cette cérémonie du 11 novembre dans des circonstances si particulières qui justifient le petit nombre que nous sommes. En gardant autant que possible les distances entre nous, masqués, nous rendons cet hommage à nos morts.
Je voudrais vous parler ce matin d’une manière un peu décalée.
J’ai à la boutonnière, vous le voyez, un bleuet. Un bleuet : cette fleur qui symbolise la résilience, la résurgence du végétal sur le minéral, mais aussi cette couleur. Et on pourrait, au fond, rendre compte de la guerre de 14, presque uniquement à travers ses couleurs. Ce n’est pas de l’esthétisme ou une coquetterie que de le faire. Mais au contraire, c’est suivre ce qu’ont fait ses protagoniste eux-mêmes : ses organisateurs, ses auteurs, qui furent parfois les mêmes.
Et je pense évidemment ce matin à Maurice Genevoix, qui entrera aujourd’hui au Panthéon, et qui fera entrer avec lui tous « ceux de 14 ». Ceux de 14, dont il a si bien parlé. Et dont il a donné les couleurs, puisque dans son ouvrage il dit, je le lis :
« Mardi, 25 août 1914, Châlons-sur-Marne. L'ordre de départ est tombé comme un coup de tonnerre : courses précipitées par la ville, avec la crainte et la certitude d'oublier quelque chose. Je trouve à peine le temps de prévenir les miens. Dernière revue dans la cour du quartier. J'étais à la cantine lorsque l'ordre m'a surpris. J'ai bondi, traversé la cour, et me voici, raide comme un piquet, devant deux files de capotes bleues et de pantalons rouges. »
Les voilà, les couleurs de la guerre. Ce sont ce bleu et ce rouge. Ce rouge des pantalons, dont vous savez qu’il n’est pas anodin, et qu’il conduira à un changement de stratégie, en tout cas de tactique militaire. Parce que ces pantalons rouges, qui désignaient nos poilus, ceux de 14, un peu trop facilement à l’ennemi, seront abandonnés au profit de tuniques bleues. Avec une invention stratégique, tactique, mais aussi poétique : ce « bleu horizon », qui est en lui-même un poème de dénomination. Ce bleu qui mêle l’horizon qu’on voit au-dessus des tranchées. Ce bleu indéfinissable qui protégera un peu mieux nos soldats et dont, pour l’anecdote, les premiers costumes étaient dessinés par le couturier Paul Poiret. Et dont la couleur restera un legs aux implications politiques puisque vous savez qu’on parlera même, messieurs les Députés, dans les années 20, d’une « chambre bleu horizon » à l’Assemblée nationale, tant elle aura en son sein d’Anciens Combattants.
Alors, de ces couleurs, bleu rouge, rouge bleu, évidemment d’autres auteurs en parlent. Apollinaire, vous le savez est sur le champ de bataille, et en mourra même puisqu’il meurt d’une maladie sans doute contractée dans les tranchées. Apollinaire le dit lui-même, en 1916, dans l’un de ses poèmes, de 2016, peut-être un « calligramme », ces poèmes dessinés, en diagonale (et autres arabesques) sur des feuillets. Il parle de ces couleurs. Il dit :
Jeune homme
Tu es joyeux ta mémoire est ensanglantée
Ton âme est rouge aussi
De joie
Apollinaire décrit le rouge comme une couleur intériorisée, à l’intérieur de ces costumes bleus.
Et puis, je ne peux pas m’empêcher d’y voir une coïncidence, heureuse je crois, en tout cas étrange ; je crois peu aux coïncidences. Mais cette semaine, au moment où nous rendons hommage à ceux de 14… et à ceux de 17 et à ceux de 18, et à tous ceux qui sont tombés, un film se tourne dans notre quartier, dans Paris Centre, place du Marché Sainte Catherine. Ce film s’appelle, je ne l’ai pas inventé, les Couleurs de l’incendie. Ce bleu, ce rouge : ce sont les couleurs de l’incendie. Et ce film est la version tournée du livre de Pierre Lemaitre, du second volume de ce triptyque dont le premier, Au Revoir Là-Haut, qui a déjà été tourné, qui a valu à son auteur un Prix Goncourt bien justifié, nous raconte l’histoire d’un poilu, et plus même d’une « gueule cassée ». Ces gueules cassées dont le visage a été emporté par un obus. Tout le roman nous parle de ces hommes. Et même si Pierre Lemaitre est né lui-même 30 ans après l’Armistice, il a été très marqué par l’ouvrage de Roland Dorgelès, les Croix de Bois.
Comme certains d’entre nous ont pu être marqués par un autre auteur, et je voudrais lui rendre aussi hommage : Gabriel Chevallier. Il est plus connu pour sous son ouvrage Clochemerle, qui fut un best-seller. Moins pour son ouvrage La Peur, et qui à mon sens est peut-être l’un des plus beaux romans écrits sur la guerre. Il raconte ce qu’ont ressenti les soldats, cette peur – si je peux me permettre – bleue. Bleu, c’est aussi la couleur de la peur.
Et voilà, comment à travers ces couleurs, cette bataille des couleurs qui a des implications stratégiques extrêmement importantes, se raconte le récit de la Grande Guerre. À travers Apollinaire, Genevoix, Lemaitre, Chevallier, Dorgelès, et tant d’autres. S’ils parlent de la guerre, s’ils évoquent le conflit, la boucherie, le sang, l’indéfinissable se traduit parfois par un pas de côté. C’est le symbolique qui vient au secours de l’indicible. Et les couleurs impalpables qui remplacent la tragédie. Le bleu, le rouge deviennent des symboles. Et tout se mêle : le bleuet, la garance, l’horizon, le coquelicot… les poppies, chères à nos amis anglais, ces fleurs rouges qui pour eux sont les symboles de cette première guerre mondiale.
Les fleurs que nous allons déposer dans un instant sur le monument aux morts de la Mairie de Paris Centre. Ces couleurs que nous portons sur nos écharpes. Et en boutonnière. Ce bleu, ce rouge. Ce sont les couleurs de la France.
Merci.

Retour en images sur la cérémonie du 11 novembre 2020